« Non seulement le son permet de créer des bulles de silence et d’oubli, mais son usage militaire ou policier rend manifeste une instrumentalisation de l’imaginaire.

La difficulté à appréhender les armes acoustiques, leur fonctionnement et leurs effets, ainsi que la masse de rumeurs conspirationnistes et de constructions paranormales qu’elles suscitent, sont autant d’atouts en leur faveur : les informations à leur sujet en deviennent confuses, alimentant ainsi l’effet psychologique dont elles bénéficient. L’invisibilité de l’énergie « incapacitante » qu’elles envoient et la difficulté parfois à prendre conscience de leur usage les rendent insaisissables, immatérielles et mystérieuses.

Si les infrasons restent pour l’instant inexistants dans le maintien de l’ordre et si les ultrasons ne sont que très peu employés, ils participent pleinement de cet imaginaire  ce sont même eux qui lui donnent forme, plus que les dispositifs majoritairement employés. Armes de haute technologie, qui comme la torture blanche « touchent sans toucher », transpercent les obstacles et agissent sans en avoir l’air, les dispositifs acoustiques sont aussi chargés d’une illusion de magie savamment entretenue, qui permet de tenir l’autre à distance et de manifester la puissance. Ils fascinent et ils soumettent.

(...) Si le développement industriel et militaire est aujourd’hui majoritairement orienté vers les moyennes et hautes fréquences, c’est qu’elles permettent l’élaboration, d’abord intuitive puis de plus en plus rationalisée, d’une gestion sonore des corps dans le champ social. Comme dans le cas de la privation sensorielle, rien n’est flagrant, tout est sujet à d’infinies arguties juridiques - on bascule, sans que la transition ne soit jamais très nette, d’un usage admis, inoffensif ou divertissant des moyennes et hautes fréquences, à leur emploi potentiellement dangereux, délibérément agressif, voir « prélétal ».

L’espace sonore est une zone grise qui semble autoriser toutes les expérimentations. »

Volcler Juliette, Le son comme arme. Les usages policiers et militaires du son. Éditions La Découverte, Paris, 2011, pp.142-143, p.130.